Lettre de l’auteur

Victor pont

J’avais vingt ans quand j’ai découvert pour la première fois l’Amazonie péruvienne et la réalité de ses habitants, bien loin de l’image d’Épinal que j’avais en tête… Dix ans se sont écoulés depuis, pendant lesquels j’ai continué à explorer les cultures de la grande forêt dans différents pays d’Amérique du Sud, tout en prolongeant mes recherches sur le plan académique à chaque retour en Europe. Partout où je suis allé, j’ai pu faire le même constat : malgré les violents bouleversements que traversent les amazoniens, leurs pratiques connaissent parallèlement un nouveau souffle, portées par un intérêt grandissant des occidentaux. En témoignent les nombreux travaux réalisés sur le sujet, l’émotion qu’a suscité la construction d’un barrage en terre indienne au Brésil, ou encore le nombre croissant de voyageurs qui s’en vont chercher dans la forêt de nouvelles façons de faire, de penser, de soigner.

Cela parce que, au cœur des pratiques des indiens mais aussi des métis d’Amazonie, survit encore un principe central, à l’immense portée philosophique : l’être humain habite un cosmos vivant dont il n’est qu’une humble partie, et c’est en prenant profondément conscience de cela, en apprenant à approuver sa condition dans l’ordre naturel des choses et à en percevoir la beauté, qu’il peut vivre en paix.

Je n’aurais toutefois pu espérer que cette source de réflexion ne débouche sur la réalisation d’un premier document vidéo en 2011, si elle ne m’avait amené à rencontrer Julien, également passionné d’exploration et de cinéma. Tous les éléments se sont réunis pour faire émerger un projet commun de nos cheminements respectifs : le film CURANDEROS, sur le chamanisme en Colombie, que nous avons présenté dans plusieurs festivals. Ce travail, ainsi qu’un reportage sur la venue en France d’un leader amazonien réalisé en 2013, nous ont permis de cerner plus précisément la façon dont nous souhaitions conduire un projet de plus grande ampleur, autour d’une question fondamentale, encore laissée en suspens par tous les films proches du sujet : les amazoniens, qui vivent dans un monde peuplé d’esprits immatériels, peuvent-ils s’adapter aux exigences et au langage du monde moderne, matérialiste, tout en préservant l’essence même de leur culture animiste ?

Pour creuser cette question, la communauté Shipibo de San Francisco de Pucallpa, en Amazonie péruvienne, nous a offert un terrain de recherche idéal. Situé à mi-chemin entre la ville et la jungle, ce village récemment connecté à une route condense toutes les problématiques économiques, politiques et surtout culturelles liées à l’arrivée fulgurante de la modernité dans la forêt. Et c’est chez les jeunes Shipibos, pris entre des discours contradictoires, que ces problématiques identitaires sont les plus criantes. Parmi eux, nous nous sommes liés d’une franche amitié avec deux adolescents, deux frères, tout en gagnant la confiance de leur famille forte de quatre générations. Nous les avons invités à dialoguer avec leurs amis, leurs parents, leurs aïeux, et d’autres personnages forts que nous leurs avons fait connaître, ils nous ont captivés et nous ont fait rire, nous les avons accompagnés jusque dans le bidonville Shipibo de Lima, puis au cœur de la jungle amazonienne et de ses anciennes traditions chamaniques, récoltant chaque fois leurs réflexions d’une spontanéité et d’une portée surprenantes… Notre film ONIBO se donne donc pour défi de connecter au mieux les différents instants de vie de cette aventure intime et poétique qui voudrait montrer, par-delà les tourments que les Shipibos traversent, ce qu’ils ont encore à nous apprendre.

Victor Guillon

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