Note de réalisation

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Situé à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, le film ONIBO se donne pour objectif de construire une aventure à partir de la vie de deux adolescents Shipibos, pour mieux découvrir, à travers leurs regards interrogateurs de futurs adultes, la réalité à la fois terrible et pleine d’espoir des peuples amazoniens.

 Pour ce faire, nous alternons entre trois procédés de réalisation :

des situations prises sur le vif, filmées généralement caméra à l’épaule, façon cinéma direct, pour suivre le rythme auquel le réel nous offre ses surprises (et elles sont nombreuses quand ce sont deux adolescents qui mènent la danse…) ;

des conversations organisées autour de thèmes précis et filmées principalement sur trépied, en gros plans sur les visages, pour permettre au spectateur de pénétrer au cœur de ces échanges et d’en vivre les émotions ;

des mises en scène, établies à partir des informations recueillies, et permettant de créer des situations à forte portée symbolique tout en structurant la narration.

S’inspirant des techniques de Jean Rouch et de l’ethnofiction, cette approche est rendue possible par une véritable relation de proximité et de confiance avec les personnages du film.

Ainsi, le parcours des deux frères, motivé par leurs doutes et leur curiosité, et aiguillé secrètement par les réalisateurs, offre un fil conducteur permettant d’y rattacher de nombreux autres personnages – parents, grands-parents, amis, nouvelles connaissances, prêtre, chamane… – intervenant comme autant de messagers sur leur route.

La caméra est omnisciente, en ce sens qu’elle devance parfois les personnages centraux, en filmant des instants de vie fortement représentatifs de la situation des personnages secondaires, avant que ne se produisent les rencontres.

LA PLACE DES RÉALISATEURS

Pour pénétrer l’intimité des relations que les deux frères tissent avec leur famille et leurs amis, les réalisateurs, dont la présence n’est jamais signalée à l’écran, se font les plus discrets possibles pendant les phases de tournage, jusqu’à faire oublier la caméra qui s’invite dans les repas, les moments de confidence, les annonces de nouvelles importantes…

Ce travail est facilité par la position de grands-frères que nous confère notre âge (27 et 28 ans), vis-à-vis des deux adolescents (14 et 15 ans) chez qui nous déclenchons progressivement des prises de conscience en accord avec l’éducation que leurs parents souhaitent leurs prodiguer.

Par ailleurs, une fois les séquences tournées, nous n’hésitons pas à les visionner avec les personnages impliqués, tirant de ces instants l’occasion d’une éducation commune au langage du cinéma. Les protagonistes deviennent alors eux-mêmes forces de proposition pour mettre leurs ressentis en image.

LA VIE AU VILLAGE

La découverte du village de San Francisco de Pucallpa, dans la première partie du film, se fait d’abord à travers l’intégration d’un noyau familial. Il est particulièrement intéressant d’observer comment les perspectives de ses membres varient selon la génération à laquelle ils appartiennent – enfants, parents, grands-parents et même arrière grands-parents. En suivant chacun de ces personnages dans leurs mondes respectifs, puis en basculant subitement d’un monde à l’autre, on peut alors jouer sur des champs/contrechamps, au sens de Godard, et dépeindre un tableau complexe et problématique.

Par ailleurs, le village et sa nature alentours étant déjà atteints par l’arrivée des technologies modernes, différents procédés amenant l’univers végétal/animal et celui des machines à s’entrechoquer, permettent de créer des symboles visuels forts. Par exemple : filmer une forêt, dont le spectateur réalise, à mesure que la caméra s’en éloigne, qu’elle n’est en fait que l’image d’une forêt aperçue à travers l’écran d’un ordinateur.

LA VIE EN VILLE

La plongée agitée dans la folle mégalopole de Lima, qui constitue la deuxième partie du film, va de pair avec une accélération du rythme des scènes et des propos. Les rencontres se multiplient, à une vitesse parfois haletante, et la caméra qui se faufile entre la foule, les voitures et les ruelles, est généralement tenue au poing. Elle en vient même à tourbillonner, sur un tourniquet entouré de buildings ou encore entre les lumières de la ville, la nuit.

LA VIE EN FORÊT

À l’inverse, l’immersion progressive dans la forêt profonde, qui constitue le troisième et dernier décor du film, s’accompagne d’un ralentissement des conversations et des mouvements de caméra. Les paroles se font moins nombreuses et parfois murmures, se mêlant au bruissement des feuilles. C’est le temps de l’observation attentive de données ethnographiques précieuses, dans un univers lointain chargé de mystère et d’enseignements pour la pensée comme pour les sens.

LE RITUEL

Pour filmer le rituel final dans lequel nous plongeons avec le chamane de la famille, la caméra, toujours discrète, en contemple les premiers instants à la lumière du feu, mais ne dévoile pas tout. Une fois les bougies éteintes, on entre dans le domaine de la sensation pure : les frémissements de la terre, de l’eau, du vent et du feu, qui transpercent l’obscurité comme des flashs, illustrent, autant que faire se peut, les sentiments et les perceptions que déclenche l’état de transe chamanique. Ce travail visuel et sonore autour des éléments permet parallèlement de soutenir la conception animiste d’un monde peuplé d’esprits et de forces.

L’UNIVERS SONORE

L’immersion sensorielle sera également induite par la création d’ambiances sonores marquées, dans chaque univers traversé. À Lima : les bruits de métal et de klaxons, le grésillement des postes rafistolés de Cantagallo, ou encore les pistes musicales de ses bars nocturnes… Dans la jungle : la variété incroyable des sons de la nature, mais aussi la douceur et la puissance mystérieuse des chants sacrés des chamanes, dans cette culture où la voix fredonne et s’élève pour soigner l’âme de ses maux…

LA LANGUE

Nous ne pouvions faire un film rendant hommage à la culture Shipibo sans y faire symboliquement primer la langue native des indiens. Le titre ONIBO, qui désigne une plante qui connecte les mondes en Shipibo, illustre notre volonté de proximité avec cette culture. L’espagnol est également présent quand la parole est donnée aux péruviens métis.

VOIX-OFF

Une voix-off, sous la forme de l’autocommentaire, viendra ponctuer le film : Gian, le frère plus discret et introverti, apportera quelques éléments d’informations, et confiera surtout ses impressions quant aux moments de vie qu’il traverse. Il nous permettra ainsi de pénétrer un peu plus son intimité, tout en nous offrant sur sa famille un regard d’une vraie sensibilité. Gian s’exprimera en espagnol, langue que les Shipibos utilisent pour s’adresser au reste du monde.